ITyPA, un Mooc vu dans les coulisses

ou comment s'est monté ce Mooc

La tentation de l’appropriation

15 Commentaires

Nous l’avons dit et répété, le Mooc ITYPA est un cours expérimental conçu et animé dans un but démonstratif, par quatre personnes qui ont agi à titre personnel, sans délégation de mission de leur établissement d’enseignement ou employeur, et bien entendu sans le moindre subside.

Ah, comme c’est tentant de s’attribuer la paternité de cet objet bizarre, qui n’est pas défendu par une marque ou une institution ! Voilà qu’un des établissements dans lequel travaillent deux des membres de l’équipe d’animation du Mooc ITYPA vient de publier sur son site Internet un article qui présente le Mooc ITYPA comme une de ses initiatives.
En d’autres termes, l’école centrale de Nantes, puisque c’est bien d’elle dont il s’agit, considère le projet co-réalisé par deux de ses salariés comme un produit de sa volonté d’innovation pédagogique : “L’Ecole Centrale de Nantes fait bouger la pédagogie en cursus ingénieur. L’Ecole a décidé de développer les cours en ligne nouvelle génération, en association avec une autre grande école d’ingénieurs, Télécom Bretagne.”, lit-on au début de l’article.

Cette phrase constitue une « lègère distorsion » de la réalité. L’école Centrale de Nantes n’a pas “décidé” de développer des cours en ligne, elle a juste décidé d’utiliser le produit fini que lui ont apporté deux de ses salariés. L’école n’a absolument pas travaillé en partenariat avec Telecom Bretagne; il se trouve qu’un membre de l’équipe ITYPA travaille à Telecom Bretagne, rien de plus. Au total, ces deux écoles ont proposé le Mooc ITYPA comme un cours à l’option à leurs étudiants, pour une valeur de 2 ECTS.

Dans la même logique hyperbolique, le service communication de l’école Centrale de Nantes aurait pu ajouter un troisième partenaire à ce merveilleux consortium, Thot Cursus (puisque j’ai le plaisir d’y travailler et me maintiens dans l’équipe d’animation du Mooc, en dépit des tentations de récupération de certains établissements), entreprise québécoise, ce qui aurait donné une dimension internationale à cette aventure. L’oubli est compréhensible, le service de communication de l’école Centrale de Nantes, pourtant si en avance en matière de pédagogie numérique, ne connaissant certainement pas Thot Cursus, média francophone dédié à l’utilisation des outils et ressources numériques en éducation et formation, depuis 1997 sur la toile. Et de toutes façons, Thot Cursus n’est pas un établissement français d’enseignement supérieur, et n’est donc pas un acteur majeur du jeu auquel se livre l’école Centrale de Nantes.

Je retiens plusieurs choses de cette anecdote :

– Le statut très particulier de l’enseignant chercheur autorise grosso modo ce dernier à se consacrer aux activités de son choix après avoir assuré ses 192 heures d’enseignement annuel. Et ce statut autorise également son établissement de rattachement à disposer comme bon lui semble de ses travaux.

– L’annonce d’un cours sans rattachement institutionnel est inaudible, le dispositif lui-même est inconcevable.

– L’annonce d’une entreprise menée conjointement par quatre personnes de différentes appartenances professionnelles, sur la base d’un contrat de confiance tacite, est également inconcevable.

Et pourtant, c’est de cette somme d’inconcevables qu’est né le premier cMooc francophone. Parce que si on avait attendu qu’un organisme d’enseignement supérieur se lance, on attendrait encore, et sans doute pour très longtemps.

Plusieurs centaines d’ingénieurs pédagogiques et autres enseignants universitaires sont inscrits au Mooc ITYPA. A l’exception de quelques personnes décidées à vivre l’expérience du Mooc dans sa globalité, on les voit très peu dans les échanges, encore moins dans les publications. Que font-ils ? Ont-ils abandonné ? Ont-ils peur de s’avancer dans la lumière, sans la protection de leur établissement ? Ou engrangent-ils les observations, de manière à évaluer au plus vite si l’option Mooc est envisageable dans leur établissement ?

Bien des questions se posent, comme vous le voyez. Ce dont je suis certaine, c’est qu’il faut une bonne dose de culot pour se lancer dans une aventure telle que la création et l’animation d’un Mooc, et que ce n’est pas à la portée de n’importe qui. Il faut se sentir libre, avoir le goût du risque et de la remise en question, et ne pas avoir peur de l’échec, considéré comme une étape plutôt que comme une fin. Ces qualités relèvent de l’individu, pas de l’institution.

Photo : http://www.flickr.com/photos/neogabox/2743991207/

 

Auteur : Christine Vaufrey

Directrice de MOOC et Cie : http://mooc-et-cie.com/. Je veille, surveille et expérimente toutes les formes d'apprentissage en ligne.

15 réflexions sur “La tentation de l’appropriation

  1. Détestable… mais hélas courant : une réelle volonté de l’institution citée de récupérer les lauriers à des fins promotionnelles ou peut-être un chargé de comm. trop zélé… ?

    Christine, je vous rassure, il y a sur le MOOC aussi des ingénieurs de formation et enseignants qui participent activement, qui feront profiter leur institution et leur propre pratique pédagogique des découvertes pédagogiques et techniques engrangées, sans se faire récupérer… j’en suis un, il y en a j’espère plein d’autres.

    Mes réflexions à la lecture de votre article, pour souligner les vôtres :
    – heureusement qu’il y a dans les universités et institutions d’enseignement ou de formation des « pionniers » qui font avancer les choses sans attendre leur direction, puis qui partagent leurs découvertes et compétences nouvelles avec d’autres… c’est par eux qu’on avance finalement, par « essaimage ». Il est assez rare que l’institution soit motrice dans l’innovation et la période de restriction budgétaire n’arrange pas les choses.
    – oui, un « système » ouvert et collaboratif dérange une institution qui en France est restée assez souvent sur un mode transmissif ; même « chez moi », où on prône une pédagogie ouverte et collaborative [heureusement, car l’objet principal de formation chez nous c’est la pédagogie : masters métiers de l’enseignement et de la formation], quand je parle du MOOC, j’ai parfois la réflexion : « mais alors on n’impose pas les outils ? », « mais alors, on ne contrôle pas les contenus ? », « mais alors, les contenus sont publics ? »…

    « Courage et confiance », c’est ma devise🙂

    • J’adopte votre devise🙂 Je suis heureuse qu’ITYPA nous donne l’occasion d’avoir ce genre de discussion. A bientôt !

  2. Bravo Christine pour avoir écrit ces lignes et bravo à votre équipe de rester soudée en dépit de la gouvernance des institutions.
    Je rejoins tout à fait le propos de Bruno. Je ne suis pas ingénieur de formation, une simple professeur d’EPS dans une Université jusqu’à il y a peu de temps. J’ai pris ma retraite anticipée grâce à ce type d’actions faite dans ma grande université de lettres parisienne!! je vous comprend! Courage!

    • j’ai l’impression que nous nous comprenons🙂 Bravo pour votre blog, je lui rend souvent visite. Bon vent sur la mer démontée du Mooc !🙂

  3. Pingback: Brigitte Friang (bfriang) | Pearltrees

  4. Bravo Christine,

    Je suis derrière vous…Très bon travail.

    « Ne doutez, jamais qu’un petit groupe de personnes concernées et réfléchies puissent changer le monde. D’ailleurs c’est toujours de cette façon que ça se passe ». Margaret Maed

    Salutations!

    • re-bonsoir
      Merci pour cette citation, c’est tellement vrai.

      Et au passage, sur les objectifs d’apprentissage :
      Il ya une confusion dans l’esprit de certains participants : ils pensent trouver parmi leurs pairs des gens avec lesquels ils vont former communauté sur leurs sujets de prédilection, quels qu’ils soient, et bien sûr ils sont déçus. Ils n’ont pas compris que les participants à ITYPA mettaient en commun leurs réflexions et usages des outils / ressources numériques, leurs stratégies d’apprentissage, mais qu’il fallait impérativement sortir pour construire son EAP et, plus généralement, tracer sa route sur la toile… Je vais écrire quelque chose en ce sens sur le site d’ITYPA.

  5. Il n’est jamais évident de tracer de nouvelles voies, surtout sur ce mode de conception ouverte à tous. Le libre est mal compris et dans le monde actuel où tout ou presque se monnaie, le « librement accessible à tous » effraye et dérange encore.
    Cette appropriation n’est pas étonnante. Il aurait s’agit d’innovations techniques, l’entreprise x ou y aurait agit de même pour se faire de la publicité.
    Pour moi, c’est surtout une maladresse dans la communication de l’école Centrale de Nantes, puisqu’elle aurait aussi bien pu parler objectivement du projet en laissant à César ce qui lui appartient et aurait été citée tout autant et valorisée des initiatives prises par ses enseignants.

  6. Pingback: La tentation de l’appropriation | #ITyPA MOOC | Scoop.it

  7. Et si l’ouverture était un frein à l’accès ? Et si l’appropriation était un frein à l’accès ?

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  9. Bon courage à vous Christine et à toute l’équipe

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